Vous avez dit multi-tâche ?

Au bureau, pendant que vous rédigez le compte-rendu de la dernière réunion de service, vous êtes interrompu toutes les 3 minutes :

Une notification d’e-mail « Urgent ! » de Patrick qui veut faire le point sur la dernière commande de son plus gros client

Un coup de fil d’Aurélie de la comptabilité qui attend votre accord pour valider la facture XYZ

Paul qui vous envoie un SMS pour vous proposer une pause café

Camille qui parle super fort avec le nouveau stagiaire à 2 pas de vous dans l’open space…

Bref, pas facile de se concentrer dans le monde du travail d’aujourd’hui ! Et dans la vie en général : ah, Pauline avec qui vous aviez calé ce déjeuner de longue date pour vous raconter les derniers potins et qui s’interrompt toutes les 2 minutes pour regarder ses messages sur WhatsApp 😯

Alors, quand vous voyez votre ado faire ses devoirs devant la télé, une fenêtre de chat Facebook ouverte sur son smartphone, vous êtes partagé entre 2 attitudes. 

Attitude A : « Bon c’est vrai, moi je ne faisais pas mes devoirs comme ça quand j’allais à l’école. Faut dire que j’avais pas d’ordinateur non plus. Mais le monde a changé, aujourd’hui savoir faire 2 choses en même temps, c’est une qualité super importante. Faut être rapide, faut être réactif pour réussir aujourd’hui. Donc autant l’apprendre maintenant »

Attitude B : « Je ne vois vraiment pas comment il/elle peut apprendre son cours d’histoire avec autant de distractions autour de lui. Apprendre son cours correctement, ça demande du calme et de la concentration« 

Le mythe du multi-tâche : notre cerveau n’a pas de super-pouvoirs

Si votre meilleure copine ou votre chef se vantent d’être hyper à l’aise pour gérer plusieurs tâches à la fois, vous pouvez les laisser dire sans vous sentir complexé… car ils vous racontent un gros mensonge !

Si la question d’être multitâche ou pas est un excellent sujet pour alimenter les discussions de café du commerce – les femmes savent-elles mieux faire plusieurs choses à la fois que les hommes ? – les neuro-scientifiques sont eux formels : notre cerveau n’est pas multi-tâche 🙂 

Alors que se passe-t-il quand vous ou votre ado faites plusieurs choses à la fois ? Eh bien votre cerveau fait exactement la même chose que le système d’exploitation d’un ordinateur : il bascule d’une tâche à l’autre très rapidement, tellement rapidement que vous ne vous rendez même pas compte de ces allers-retours.

Mais votre cerveau, lui, se rend compte de ces basculements ! Et ceux-ci ne sont pas indolores : chaque fois que votre cerveau passe d’une tâche à l’autre, il y laisse de l’énergie et du temps. L’énergie et le temps qui lui sont nécessaires pour quitter la tâche A et se replonger dans la tâche B. Quand vous faites A-B-A-B-A, votre cerveau a dépensé 4 fois le temps et l’énergie nécessaires à 1 basculement de tâche.

Les (gros) inconvénients du multi-tâche pour faire ses devoirs

Le 1er inconvénient de faire ses devoirs en chattant sur Facebook… c’est que les devoirs n’en finissent pas !

Larry Rosen, chercheur à l’Université de Californie, a réalisé une étude auprès de 263 étudiants qui a fait grand bruit.

Il leur a demandé de travailler sur un devoir à la maison. Un devoir important, qui ne devait leur prendre que 15 minutes et qui serait filmé.

Dans son esprit, Larry Rosen avait posé les conditions idéales pour que les étudiants se concentrent au maximum : 1 temps court (15 minutes), 1 enjeu (le devoir important) et la pression sociale (vous êtes filmés !) 😉

Il a été sidéré de mesurer qu’après 2 minutes, le niveau de concentration des élèves baissait significativement, distraits par un pop up Facebook, un SMS d’un copain… et qu’au final, sur les 15 minutes, seuls 65% du temps avaient été consacrés au devoir 😲

Le 2ème inconvénient, c’est un paradoxe : + je fais de multi-tâche, + j’ai du mal à intégrer de nouvelles informations

C’est étrange, non ? On pourrait penser que les personnes qui ont l’habitude de basculer très vite d’une activité à une autre sont très à l’aise pour intégrer de nouvelles informations… et bien pas du tout !

En 2009, des chercheurs de l’Université de Stanford ont demandé à des étudiants de remplir un questionnaire, sur la base duquel ils les ont classés en 2 groupes : ceux qui faisaient beaucoup de multi-tâche (« je fais mes devoirs sur Facebook ») et ceux qui en faisaient peu (« je fais mes devoirs et après je vais sur Facebook »).

Puis, il leur ont montré une image avec des rectangles dans tous les sens et de différentes couleurs. Les chercheurs ont clairement demandé aux étudiants de se concentrer sur 2 rectangles rouges de cette image. Ensuite, ils ont montré une 2ème image aux étudiants, très ressemblante avec la 1ère, en leur posant 1 question : est-ce que les 2 rectangles rouges ont pivoté ?

Conclusion de l’étude : les élèves qui font beaucoup de multi-tâche se trompent plus souvent, parce qu’ils sont plus sensibles aux distractions (en l’occurence tous les autres rectangles de l’image sur lesquels il ne leur était pas demandé de se concentrer).

Le 3ème inconvénient est le + grave : le cerveau en mode multi-tâche ne stocke pas le cours de maths au bon endroit !
Distrait ou concentré ?

En 2006, des chercheurs de UCLA (University of California, Los Angeles) ont mis en évidence l’impact du multi-tâche sur la façon dont le cerveau retient l’information… et c’est lourd de conséquences.

Un enfant qui apprend son cours de maths en chattant sur Facebook va stocker le cours de maths dans le striatum.

Voilà une info qui ne vous avance pas beaucoup me direz-vous ! Allons donc un peu plus loin : le striatum fait partie dans le cerveau du circuit de la mémoire procédurale.

Pour sortir du registre des mots savants, ça veut dire que votre enfant va stocker le cours de maths dans une zone du cerveau « qui porte sur les habiletés motrices, les savoir-faire, les gestes habituels. C’est grâce à elle qu’on peut se souvenir comment exécuter une séquence de gestes. Elle est très fiable et conserve ses souvenirs même s’ils ne sont pas utilisés pendant plusieurs années. La mémoire procédurale est activée dans les actions que nous menons « en roue libre » : faire du vélo, allumer une cigarette, préparer un œuf à la coque, démarrer sa voiture… » source Wikipédia

Il y a là-dedans une bonne nouvelle : aussi incroyable que ça puisse paraître vu son niveau de distraction, votre enfant a vraiment appris son cours de maths. Il l’a stocké dans une zone de mémoire à long terme, il pourra le retrouver quand il en a besoin.

Donc tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas tout à fait !

Voyons maintenant comment apprend l’enfant qui est concentré, sans distraction, sur son cours de maths. Il va activer une autre zone de son cerveau : l’hippocampe, que je vous avais déjà présenté dans un autre épisode sur le cerveau de votre enfant 😉

L’hippocampe est aussi une zone de mémoire à long terme, donc dans ce cas aussi votre enfant a bien appris son cours et pourra le retrouver quand il en aura besoin. Mais l’hippocampe a une autre immense qualité : c’est lui qui entre en jeu pour appliquer des règles abstraites à des situations nouvelles, à des problèmes nouveaux.

Vous commencez à voir où je veux en venir : avec ou sans Facebook, le cerveau de votre enfant a les ressources pour apprendre ce cours de maths. Mais avec Facebook, votre enfant sera limité à appliquer le théorème de Pythagore à des situations déjà connues. Sans Facebook, votre enfant sera capable de se servir du théorème de Pythagore dans des situations nouvelles, inédites. 

Et vous qui lisez ce blog, vous savez que nos enfants grandissent dans un monde incertain, changeant, dans lequel savoir faire face à des situations nouvelles est une compétence clé pour réussir et s’épanouir. Pour en savoir plus, cliquez ici.

Les 3 bénéfices qui vont motiver votre ado à fermer sa fenêtre de chat Facebook pendant les devoirs

Curiosité questionnement
Curiosité questionnement

Pour démarrer, vous pouvez déjà faire lire la liste des inconvénients à votre enfant, cela peut faire un bon début de motivation 😉

Voici ensuite une façon positive de présenter les bénéfices qu’il y a à se concentrer sur ses devoirs :

1. Les devoirs seront terminés + vite, beaucoup + vite

En se coupant des sources de distraction, votre ado va gagner au minimum 35% sur le temps de ses devoirs.

Rappelez-vous que Larry Rosen a créé des conditions idéales pour son étude – des devoirs courts, importants, filmés – qui ne sont probablement pas celles de votre enfant. Donc c’est peut-être 50% de temps qu’il a à gagner.

Voilà une promesse séduisante qui n’a rien d’une promesse de campagne électorale « Imagine que tes devoirs qui te prennent aujourd’hui 1h30 le soir puissent être terminés en 1h ou même en 45 minutes ? »

2. C’est moins fatiguant

On vous dit que les ados d’aujourd’hui sont partisans du moindre effort ? Vrai ou pas vrai, jouez à fond cette carte-là : qui peut refuser de mettre moins d’énergie dans une corvée quotidienne ? Aidez votre enfant à imaginer toutes les activités sympas qu’il va pouvoir faire avec le temps et l’énergie qu’il aura gagnés sur son temps de devoirs !

3. C’est se donner le choix de son avenir, c’est s’autoriser à poursuivre ses rêves

Apprendre son cours de maths en multi-tâche, c’est stocker son savoir, ses connaissances dans le domaine des habitudes, du pilotage automatique. Je sais que (a+b)² = a² + b² + 2 ab. Je peux le réappliquer à l’infini sur le même type de problème. Mais je ne peux rien en faire de nouveau.

Votre ado est ainsi parfaitement préparé pour un job répétitif, routinier, à la chaîne. Tout irait pour le mieux si :

  1. Nous étions sûrs et certains que ces jobs existeront encore en 2040 ou en 2080
  2. C’est le rêve de votre enfant. Mais si votre enfant a des rêves de devenir scientifique, paysagiste, médecin, ébéniste, entrepreneur… alors il va falloir apprendre autrement ! 

Passons à la pratique : comment faire concrètement ?

Si après avoir lu cet article, vous décidez de couper sauvagement tout accès Facebook à la maison pour votre ado, il est fort probable que vous vous exposiez à un retour de flammes 😉 

Voici 3 pistes pour une démarche tout aussi efficace, mais qui a plus de chances de susciter l’adhésion de votre enfant :

  1. Proposez-lui de prévenir ses copains : de 18h à 19h, je ne suis pas sur Facebook. Il n’a même pas besoin de dire que c’est pour faire ses devoirs, il lui suffit de dire qu’il est absent à cette heure là, point final. Ses copains s’y habitueront.
  2. Convenez d’un temps pour chatter et surfer sur Internet : il ne s’agit pas d’interdire, mais de dissocier ce temps du temps des devoirs.
  3. Apprenez-lui à désactiver toutes les notifications… à moins que ce ne soit lui qui vous apprenne comment le faire : mettre le smartphone et la tablette en mode « avion » ou « ne pas déranger », désactiver les pop up sur l’ordinateur…

Comment ça se passe chez vous ?

Un dernier mot : si votre enfant fait aujourd’hui ses devoirs devant la télé, son ordinateur ou son smartphone à portée de main, pas d’angoisse ni de culpabilisation ! Les enfants de 8 à 18 ans passent en moyenne 7 heures et 38 minutes… par jour devant des écrans, selon une étude conduite en 2010. Donc vous n’êtes pas tout seuls ! Il s’agit simplement de prendre conscience des inconvénients du multi-tâches et de chercher pas à pas avec votre enfant comment mieux agir pour sa réussite et son épanouissement.

Cet article vous a donné de bons arguments pour stopper le multi-tâches ? Je vous invite maintenant à faire 2 choses :

  1. Laissez un commentaire pour partager votre avis et votre expérience : comment votre enfant fait-il ses devoirs ? Papier-crayon ou ordinateur ? Devant la télé ? Au calme dans son bureau ?
  2. Partagez cet article avec vos amis en cliquant sur un des boutons à gauche du texte… pour que plus de parents prennent conscience que Facebook et devoirs ne font pas bon ménage ! 
Principales sources de cet article

« Wired for Distraction: Kids and Social Media », Time magazine Dalton Conley, sociologue, professeur-chercheur à l’Université de Princeton, 2011

« Students Can’t Resist Distraction for Two Minutes… and Neither Can You » NBC News, Bob Sullivan, 2013

« Distraction, Multitasking and Time Management » Common Sense Education

Crédit photo : ElnurOlivier TabarySangoiriImagevector

2 comments on “Pourquoi Facebook est l’ennemi des devoirs à la maison : 3 arguments pour convaincre votre ado”

  1. Merci Magali pour cet article, qui explique noir sur blanc, le fonctionnement entre mémoire court terme et mémoire à long terme.
    Les ados ont de plus en plus besoin d’outils numériques pour leurs devoirs.
    En effet, la tendance est à la dématérialisation des manuels, et ils doivent consulter leurs manuels numériques, leur liste de devoirs, chercher des informations, mettre en ligne des devoirs, ceci dès le collège.
    Mon ado de 14 ans utilise de temps en temps son téléphone pour chercher des infos.
    Comme je n’aime pas trop cela, du fait des distractions possibles, je lui propose d’utiliser mon ordinateur ou l’ordinateur du salon, plus confortable pour les recherches.
    Du coup, il est moins tenté de s’éparpiller.
    Mon ado de 12 ans n’a pas de téléphone portable, oui cela existe 😉
    Il utilise les autres écrans de la maison pour travailler, et je lui libère de l’espace sur mon bureau.
    Sinon, de manière générale, il y a des règles pour l’utilisation du téléphone portable, à définir ensemble, et à réajuster en fonction de l’évolution de leurs besoins.
    Sans compter la valeur de l’exemple 🙂
    J’en parle en détail dans cet article :
    http://adolescence-positive.com/premier-telephone-portable-enfant/

    A bientôt

    • Bonjour Carole,

      Merci pour ton partage d’expérience ! Les devoirs se font en effet de plus en plus sur ordinateur. Cela demande une vraie discipline – et un apprentissage 🙂 – de se protéger des distractions. L’école de tes enfants leur apprend-elle comment rester concentrés lorsqu’ils travaillent sur écran ?

      A bientôt sur Parents du 21ème siècle,
      Magali.

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